3 janvier 2017

REQUALIFICATION : LES « HUNGER GAMES » DES COLLABORATEURS

Par Caroline LUCHE-ROCCHIA, candidate UJA au Conseil de l’Ordre


REQUALIFICATION : LES "HUNGER GAMES" DES COLLABORATEURS
Notre mission d’assistance bénévole de nos jeunes confrères (SOS Collaborateurs) dans le cadre de la rupture de leur contrat de collaboration nous amène à constater ces derniers mois une recrudescence des recours en requalification.

Nous le savons bien, le contrat de collaboration libérale est une véritable arlésienne au sein de nombreux cabinets d’avocats de la place parisienne et ce, depuis plusieurs années.

Alors que le nombre de recours en requalification pouvait paraître dérisoire par rapport au nombre de dévoiements constatés, que trop souvent les collaborateurs s’empêchaient d’aller jusqu’au bout par crainte d’être « black-listés » ou tout simplement de dépenser de l’énergie pour un résultat long et aléatoire, comment expliquer le récent regain des demandes de requalification ?

En 2008, nous avions observé ce phénomène lorsque les cabinets avaient été touchés de plein fouet par la crise financière justifiant bon an mal an les « charettes » de collaborateurs  au sein des plus gros cabinets d’affaires parisiens.

Aujourd’hui, si les cabinets ont dégrossi leurs effectifs, la concurrence entre les jeunes collaborateurs fait toujours rage. Les places sont chères et chèrement payées.

Si le combat de l’UJA de Paris a permis de voir éclore le 1er janvier 2012, sous l’impulsion de Madame Christiane Féral-Schuhl, Bâtonnier alors en exercice, l’assurance perte de collaboration au niveau de l’Ordre des avocats de Paris, son succès exponentiel auprès des collaborateurs (jeunes et moins jeunes) révèle une peur croissante de l’avenir et le triste constat de la précarité de ce statut.

Une précarité qui s’est accentuée dans le contexte de la crise. Les entreprises – terrain d’une potentielle reconversion – recrutent aussi moins de juristes à l’heure actuelle et les perspectives d’installation peuvent être inexistantes pour ceux qui n’ont pas pu – conjoncturellement (par manque d’expérience et surtout de temps disponible) ou structurellement (clientèle d’institutionnels) – développer leur clientèle personnelle.

En raison de cette dépendance économique de fait, nombreux sont ceux qui multiplient les nocturnes ou les week-ends passés au cabinet pour remplir suffisamment les time sheets et espérer obtenir le bonus annuel tant convoité ou tout simplement conserver leur collaboration.

De la dépendance économique il n’y a qu’un pas à la dépendance juridique, caractérisant la subordination.

La liste des indices possibles est relativement longue et non limitative. La dépendance économique pourrait ainsi retrouver une part d’influence dans les faisceaux d’indices. Chassée par la porte, elle pourrait revenir par la fenêtre …

Lorsque le système est subi, les collaborateurs renoncent aussi à leurs exigences légitimes de formation et de transmission du savoir dont ils devraient pourtant pouvoir bénéficier.

Conserver sa collaboration en attendant mieux est devenu à ce point vital que les collaborateurs en oublient que cette spirale est infernale et qu’elle accentue leur précarité le jour où ils ne seront plus rentables pour le cabinet.

De nos échanges avec les jeunes collaborateurs des cabinets d’affaires, il ressort qu’ils souffrent de la charge de travail, du manque de temps pour eux, de l’insécurité et de l’absence de perspective et surtout s’interrogent sur ce que la profession peut faire pour eux.

Nous ne sommes jamais aussi déterminés que lorsque nous n’avons plus rien à perdre.

Alors lorsque l’on perd sa collaboration, alors qu’on a tout donné au cabinet, et que l’on ne dispose d’aucun filet de sécurité, la seule issue qui s’impose n’est-elle pas la requalification de son contrat de collaboration ?

Les cabinets d’affaires ont tout à y perdre aussi, certains l’ont déjà réalisé : outre le risque financier de l’action en requalification, c’est l’image et la réputation externe et interne qui en pâtissent (rappelons que le sujet de la « marque employeur » est très prisé par les entreprises privées et publiques actuellement), bref c’est toute la question de la performance individuelle et collective qui est en jeu.

Plutôt que de réagir sous le couperet de l’action de requalification, ne devrions-nous pas nous saisir d’une réflexion plus globale portant sur le statut du collaborateur libéral qui n’est parfois plus adapté aux conditions d’exercice contemporaines et sur le business model actuel des cabinets d’affaires qui s’essouffle inéluctablement ?

Il s’agit là d’une responsabilité collective, partagée entre les cabinets d’avocats, nos institutions telles que l’Ordre, mais aussi par les collaborateurs eux-mêmes qui doivent relever la tête du guidon et cesser de subir un système que l’on pourrait qualifier d’« Hunger games ».

Une réforme urgente appelée de ses vœux par l’UJA de Paris, ayant pour vocation d’accompagner et de protéger le collaborateur à ses débuts vers une association de plein exercice, tout en encadrant l’éventuel chemin inverse en fin de carrière, est plus que jamais d’actualité.

Rappel des chiffres en matière de collaboration libérale

Dans l’attente du tout prochain sondage de l’UJA de Paris, voici quelques chiffres issus de celui réalisé fin 2011 (Sur la base d’un questionnaire mis en ligne en novembre et décembre 2011, plus de 1100 réponses ont été traitées, majoritairement de la part de collaboratrices (75%))

– 87% des sondés souhaiteraient développer une clientèle personnelle, mais seuls 55% ont une clientèle personnelle,
– 1/3 des collaborateurs n’a pas de clientèle personnelle, les 2/3 ont une clientèle personnelle qui représente moins de 5% de leur chiffre d’affaires,
– 3/4 des collaborateurs consacrent moins de 30 minutes par jour à leur clientèle personnelle,
– 3/4 des collaborateurs consacrent en moyenne entre 8 et 14 heures par jour à l’activité du cabinet,
– 3/4 des collaborateurs considèrent que les attentes des cabinets en termes de temps consacré aux dossiers du cabinet sont incompatibles avec le développement d’une clientèle personnelle,
– 3/4 considèrent avoir une charge de travail trop importante,
– 50% des collaborateurs indiquent que leur cabinet ne leur laisse pas organiser leur temps de manière suffisamment flexible pour développer une clientèle personnelle,
– 58% des collaborateurs considèrent que le statut de collaborateur libéral n’est pas adapté à leur mode d’exercice,
– 54% des collaborateurs considèrent n’avoir pas d’équilibre entre leur vie professionnelle et personnelle,
– 55% des collaborateurs sont insatisfaits par les perspectives d’évolution au sein de leurs cabinets,
– 68% des collaborateurs considèrent que leurs associés ne sont pas de bons managers mais les apprécient.


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