2 février 2017

Procès des Khmers Rouges : dans les yeux du stagiaire…

Par Archibald Celeyron, Délégué EFB-Promotion 2011/2012.


Ce lundi 27 juin 2011, le procès des anciens dirigeants du régime khmer rouge (1975-1979) s’ouvrait au Cambodge, devant une juridiction dite mixte, qui peine à composer selon les règles procédurales cambodgiennes d’inspiration française, et les standards internationaux onusiens largement dominés par la culture anglo-saxonne. Dans le box des accusés, Nuon Chea, Ieng Sary, Ieng Thirith et l’ancien chef d’Etat Khieu Samphan devront répondre des charges de crimes contre l’humanité, génocide, violations graves aux Conventions de Genève et violations du Code pénal cambodgien de 1956.

Le parking du tribunal, d’ordinaire si calme, est en ébullition. Devant une rangée de 4X4 soigneusement alignés, un ambassadeur tiré à quatre épingles plaisante avec le représentant d’une ONG, un greffier tire nerveusement sur sa cigarette, un avocat de la défense discute avec un journaliste. Un peu plus loin, refugiés à l’ombre d’un arbre, les chauffeurs cambodgiens observent ce spectacle d’un air amusé.

Bagarreur et magnétique, Jacques Vergès, 87 ans, sillonne les couloirs du tribunal dans un épais nuage de fumée, mâchouillant un cigare qui le suit partout. « Maître, un mot sur le tribunal » crie un journaliste qui l’aperçoit. Réponse instantanée de l’intéressé : « Un mot ? Mais je n’ose pas le prononcer » ! La veille, au bar de l’hôtel Raffles, nous partageons un moment privilégié avec celui qui pilote notre petite équipe depuis Paris. Derrière ses petites lunettes ronde, son regard s’allume lorsqu’il partage quelques souvenirs de « cabane » avec Moussa Traoré à Bamako, rejoue la scène où Che Guevara l’a convaincu d’abandonner la pipe pour le cigare, ou évoque avec émotion son estime pour Tixier-Vignancour et Isorni, les avocats de l’OAS du temps où il était celui du FLN.

La grande salle d’audience est séparée par une immense baie vitrée derrière laquelle un public hétérogène nous observe comme des poissons dans un aquarium. Une panne d’électricité, qui nous prive d’air conditionné, achève de surchauffer l’ambiance. La sonnerie retentit enfin, la foule se dresse comme un seul homme, les juges investissent le bocal.

La parole est à l’avocat cambodgien de notre client Khieu Samphan, puisque les règles imposent à ce dernier d’être représenté par deux conseils, l’un national, l’autre international. Sa Sovan, 71 ans, est un personnage irrésistible. Une étoile filante. Son engagement aux côtés d’un ancien khmer rouge, dans un pays où la défense est traditionnellement muette, suscite de l’incompréhension chez ses compatriotes, d’autant qu’une large partie de sa famille a péri sous le régime de Pol Pot.

Surnommé le « Vergès cambodgien » par une presse locale bienveillante à son égard, ce grand comédien partage avec son illustre confrère le sens de la formule qui claque comme un fouet, et une fâcheuse tendance à recevoir des avertissements.

Regardez-le, donc, bondir de son siège ! Dans la salle, des sourires amusés fleurissent déjà sur le visage des initiés. Ses anciens étudiants en droit, aujourd’hui encartés chez les procureurs ou les juges, se calent confortablement dans leurs fauteuils pour déguster un véritable numéro d’équilibriste. Il se met alors à tortiller son long micro et le fait onduler comme s’il charmait un serpent. Les meilleures farces de sa plaidoirie – dont certaines m’échappent car elles passent à la moulinette de la traduction – sont évidemment réservées aux juges, à qui il paie volontiers sa gueule d’acteur. Mais lorsqu’il pivote vers l’accusation, comme un robot, l’homme-canon se transforme alors, en une fraction de seconde, en cracheur de feu, en lanceur de couteaux.

Soudain il se tait, regagne son siège. Le panache de cet avocat lunaire enveloppe encore la salle, flotte au dessus des têtes et parvient, avant de se dissiper totalement, à arracher quelques précieuses secondes à la solennité des débats. Puis la parole change de camp, et la machine froide de la justice internationale se remet en route, assourdissante comme les moteurs d’un cargo.

A la suspension d’audience, je reste dans la salle vide avec Jacques Vergès et Khieu Samphan. Comme je lui avais prêté mon exemplaire du Rouge et le Noir quelques jours plus tôt en prison, ce dernier demande mon avis sur les motivations qui ont réellement poussé Julien Sorel à tuer Madame de Rênal. Vergès dresse immédiatement l’oreille, sautille sur son siège, et répond à ma place. Une discussion passionnante s’engage alors entre nous trois, un moment simplement inoubliable.

La journée s’achève. Les derniers rayons du soleil, qui percent péniblement au travers de gros nuages menaçants, s’attardent sur le parking du tribunal où s’affairent encore une armée de journalistes et quelques dizaines d’étudiants khmers, engoncés dans leurs chemises bleu ciel impeccablement repassées, venus assister à « l’Opéra de Quat’sous » dixit Vergès, c’est à dire au spectacle de la justice.

Une justice qui se façonne ici au gré d’un bras de fer incessant pour les droits de la défense, constamment menacés par l’attente légitime de justice, le rejet de l’impunité à l’échelle internationale.

Une justice qui peine à passionner la population qui, quoi qu’en disent les officiels du tribunal, reste focalisée sur les problèmes affectant son quotidien : éducation, santé, emploi. Une justice dont l’indépendance est largement malmenée par une poignée d’hommes de pouvoir – la plupart sont d’anciens khmers rouges – qui règnent sans partage sur un pays corrompu jusqu’à l’os et maintiennent, avec succès, une pression constante pour éviter que les enquêtes ne s’étendent aux proches du gouvernement.

Je regagne finalement Phnom Penh sur ma vieille Honda, achetée 350 dollars sur un marché, laissant ce tribunal derrière moi. Tandis que je slalome sur le boulevard Mao Tse Toung, inondé par la pluie, je retrace mentalement ces six mois de stage PPI pour l’Ecole de Formation du Barreau. L’idée de quitter le Cambodge me noue la gorge, mais je réalise que cette expérience extraordinaire laissera une trace indélébile dans mon esprit d’élève-avocat.

Archibald Celeyron.

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