Hommage au Bâtonnier Claude LUSSAN

Nous publions ci-après le discours prononcé par Didier CAYOL


Impressionné, très impressionné,

Oui, je l’ai été en 1962, alors que je me présentais devant Monsieur Claude Lussan, Avocat à la Cour, ancien membre du Conseil de l’Ordre, qui présidait le jury du CAPA.

Je ne pensais pas alors que j’aurais la chance, pendant près de quarante ans, de pouvoir agir à vos côtés, Monsieur le Bâtonnier, dans les associations ou organismes que vous avez créés, pour le service des avocats.

J’ai toujours admiré votre ouverture d’esprit, votre précision dans le concept, votre autorité et, quoiqu’il arrive, votre éternel et généreux sourire.

En 1971, appelé comme administrateur de la Carpa, jeune présomptueux, je ME suis un jour opposé à vous, déclarant dans une réunion du conseil d’administration : «je pense que notre présence ici est inutile puisque le Bâtonnier Lussan a déjà tout décidé».

Je ne sais si c’est cette attitude, qui aurait pu vous heurter, qui vous a décidé à me confier des responsabilités dans le domaine des services, ce qui m’a passionné. Ainsi, nous avons mis au point, sous votre autorité, le service Comptavocat et le service Paie-Avocat destinés à aider nos confrères dans la gestion de leur cabinet. Toujours dans la même finalité, vous avez créé l’Union Nationale des Carpa et l’Association Nationale d’Assistance Administrative et Fiscale des Avocats, organismes dont l’utilité n’est ni contestée, ni contestable.

Votre lucidité, votre vue prospective conduites par le souci unique du meilleur exercice de notre profession, avant même l’aube du 21ème siècle, vous a conduit à créer «Droit 2000», puis le «Comité du Troisième Millénaire», cénacles de réflexions sur ce que devait être la Loi et la Justice dans une époque nouvelle avec une idée particulièrement précise de l’avenir de notre profession dans un monde sans frontière et en perpétuelle mutation.

Ces recherches consistaient en études philosophiques, historiques et sociologiques menées avec le concours d’anciens premiers ministres, de professeurs de droit, de philosophes, de journalistes, de hauts magistrats, de professeurs de médecine et des plus hautes autorités militaires et religieuses, autour d’avocats de notre Barreau.

Vous meniez des débats passionnants qui, malheureusement, n’ont pu faire l’objet de publications, malgré les efforts de notre confrère, Jean-Luc Chartier, qui vous secondait dans cette tâche.

Plus récemment, j’ai eu l’honneur et le bonheur de me joindre à vous à la suite de nouvelles études que vous aviez fait mener pour tenter de connaître l’image donnée par les avocats aux différents acteurs de l’économie : chambres de commerce, principaux syndicats (employeurs et employés), organisations humanitaires…

Unanimement, les personnalités interrogées concluaient que la justice était trop éloignée des citoyens, les procédures peu compréhensibles et que les avocats restaient enfermés dans leurs cabinets, pour beaucoup encore étrangers à la vie économique du pays.

Par la suite, l’Ordre des Avocats de Paris, sous votre impulsion, a passé des conventions avec des organisations humanitaires : Croix-Rouge, Secours Populaire, Restos du Cœur… Il s’agissait, déjà, d’un véritable service chargé d’initier au droit des bénévoles et des salariés de ces organismes, en contact permanent avec les personnes en difficulté, les exclus, votre cible première.

Ce fut, pour nous, un terrain d’expérience unique qui nous a confortés dans l’idée d’une méconnaissance profonde par nos contemporains, non seulement de la justice et de son fonctionnement, mais aussi de la loi elle-même, de ses bases, de sa place dans la démocratie.

A votre demande et grâce à l’un de nos confrères, trop modeste pour que je la nomme, nous avons été reçus ensemble, Monsieur le Bâtonnier, au Cabinet du Ministre de l’Education Nationale de l’époque.

De plusieurs côtés, on nous avait prévenus qu’il serait impossible que des avocats puissent être reçus dans les établissements scolaires, autrement que d’une façon ponctuelle.

Or, nous fûmes accueillis très positivement du fait que l’éducation civique, naguère supprimée, avait été rétablie depuis peu dans les collèges, tandis que l’éducation civique, juridique et sociale était instituée dans les lycées.

L’Administration souhaitait vivement que les avocats apportent une aide aux professeurs chargés d’enseigner ces matières.

L’étape suivante fut la signature d’une première convention avec l’Académie de Paris pour une période pilote. Nous avons reçu, à cette occasion le soutien sans réserve de Messieurs les Recteurs. Une méthode fut peu à peu mise au point avec le concours de l’Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie.

A ce sujet, vous avez souhaité, Monsieur le Bâtonnier, que les avocats, qui ne sont pas des professeurs, interviennent en utilisant la méthode des cas en relatant une histoire réelle et interpellent les élèves sur les règles qui devraient être appliquées, leur donnant in fine connaissance de la décision judiciaire rendue dans l’espèce. La réaction des professeurs, des élèves et des avocats fut merveilleusement enrichissante pour les uns et pour les autres.

Il restait à formaliser l’existence de ce service à vocation, espérait-on, nationale, constituer une association, lui donner un nom. Monsieur le Bâtonnier, ce ne fut pas le plus facile. Il nous a fallu des débats entre nous deux et notre Confrère Lucile Rambert qui assure la direction technique de ce qui fut baptisé Initiadroit.

L’extension d’Initiadroit passait par une convention nationale. Elle fut signée, le 16 janvier 2008, au cours d’une réunion mémorable, par Madame le Garde des Sceaux et le Ministre de l’Education Nationale, dans le grand amphithéâtre de La Sorbonne.

C’était il y a un mois ! Votre intervention, ce jour-là, fut remarquable dans son style et sa clarté.

Mais, peut-être n’avons-nous pas réalisé qu’il s’agissait là de votre part d’un testament, tant nous vous pensions éternel.

Avec le recul, nous voyons bien aujourd’hui que vous adressant au 500 avocats bénévoles d’Initiadroit et ceux appelés à les rejoindre, vous nous envoyez pour initier toute la nation au droit et à la justice. Vous souhaitiez que chacun puisse connaître ses droits et ses devoirs pour aller ensemble vers une civilisation du respect de l’autre, de tous les autres, dans le cadre d’une démocratie légitime, protectrice des libertés, de toutes les libertés de chacun.

Vous avez dit : « ensemble, nous poursuivrons cette œuvre »

Oui, Monsieur le Bâtonnier, ensemble, nous poursuivrons votre œuvre.